Presse-régionale.fr

Les marchés financiers en crise

INTERVIEW INTÉGRALE

« Le monde ne peut vivre sous la dictature de la spéculation »

mardi 17.01.2012, 05:17
« Le monde ne peut vivre sous la dictature de la spéculation » Henri Sterdyniak de l'OFCE et «Économiste atterré».

La France a été privée de son AAA par Standard & Poor's, mais le conserve auprès de Moody's et de Fitch... Et maintenant ? Pour Henri Sterdyniak, directeur du département économie de la mondialisation de l'Observatoire français des conjonctures économiques et vice-président des Économistes atterrés, il est plus qu'urgent de « changer d'économie ».

- Quelles peuvent en être les conséquences concrètes dans le quotidien des citoyens, des entreprises ?
Le risque est quadruple. Les taux d'intérêt que demanderont les banques vont augmenter, ce qui va peser sur l'investissement des entreprises et des ménages, sur la consommation, sur les collectivités locales. Les banques françaises sont fragilisées, puisque les dettes publiques qu'elles détiennent deviennent des actifs risqués ; elles risquent de réagir en distribuant moins de crédit aux ménages et aux entreprises. L'incertitude sur l'évolution économique va peser sur les entreprises, les décourageant d'investir et d'embaucher. Enfin, le gouvernement peut se lancer dans des politiques d'austérité pour rassurer les marchés. Par ces quatre canaux, la croissance peut être fortement affectée ; le chômage va augmenter.

- Les USA ont perdu leur triple A en août. Ils semblent très bien vivre sans. Pourquoi ?
Les Etats-Unis ont gardé leur souveraineté monétaire : leur dette publique est garantie par leur Banque Centrale ; elle reste considérée comme un actif sans risque. La Fed intervient massivement pour financer le gouvernement, pour éviter toute hausse des taux d'intérêt de long terme. Les marchés ne peuvent véritablement et durablement spéculer sur une faillite des Etats-Unis. En situation d'incertitude, beaucoup d'investisseurs préfèrent détenir un actif sans risque, plutôt que des actifs risqués comme la dette des pays de la zone Euro, qui peuvent être déclassés du jour au lendemain par les agences de notation, ce qui provoque des pertes pour les Fonds qui en détiennent.

- Quelles sont désormais les marges de manœuvres de la France ? Le prochain sommet social s'annonce déjà comme un "sommet de crise". Doit-on s'attendre encore à un nouveau plan de rigueur ? Est-ce la solution ?
Le gouvernement français doit choisir entre deux scénarios. Le scénario de la soumission à l'Allemagne et aux marchés financiers consisterait à annoncer de nouvelles mesures de rigueur (gel des dépenses publiques et sociales) et surtout à mettre en place une prétendue "TVA sociale", qui transférerait 35 milliards de cotisations des entreprises aux consommateurs, avec un effet dépressif sur la consommation. Comme cette politique réduirait encore la croissance, elle ferait baisser les rentrées fiscales, ce qui obligerait à annoncer un autre plan d'austérité et ainsi de suite ... Comme le prouve la réaction des marchés aux précédents plans d'austérité, il n'y a aucune raison pour qu'ils se sentent plus rassurés hier qu'aujourd'hui. On continuerait de fonctionner à l'intérieur d'un cercle vicieux . Ce n'est donc pas une solution. La scénario de la sortie par le haut demande un changement de politique en Europe avec trois axes forts : briser la domination des marchés financiers et pour cela disposer d'une BCE qui joue son rôle en garantissant les dettes à des bas taux d'intérêt ; rétablir une véritable base fiscale en revenant sur toutes les " niches " et toutes les exemptions de la fiscalité sur les hauts revenus et les revenus du capital ; soutenir la croissance, et en particulier la consommation, les investissements publiques et privés nécessaires pour engager la transition écologique.

- La zone euro est-elle encore plus en danger ?
La dégradation de 8 pays de la zone Euro montre bien que les stratégies mises en œuvre par la Commission Européenne et le Conseil Européen de poursuite de politique d'austérité ont échoué. Elles sont suicidaires. Elles brisent la croissance, fragilisent les banques européennes, et ne rassurent pas les marchés. Les pays du Nord se méfient des pays du Sud, veulent leur imposer des politiques restrictives drastiques et refusent de garantir leurs dettes. La spéculation peut alors de développer, en jouant sur la faiblesse de la réaction des autorités européennes. Il faudrait une action forte et résolue pour la briser. Mais l'Europe en semble incapable. Ce qui renforce la spéculation. Si nous ne changeons pas de trajectoire, oui la zone euro est en danger d'éclatement, voire de dissolution pure et simple.

- L'influence des agences de notation est-elle disproportionnée ? Peut-on y remédier ?
Oui bien sur. N'oublions pas que ce sont les agences de notation qui par leur aveuglement et leur avidité sont responsables, en grande partie, de la crise financière de 2007. Elles avaient déclaré AAA, sans risques, les crédits subprimes, qui se sont révélés non-remboursables. Malheureusement, les pays du G20 n'ont pas pris en 2009 des mesures fortes pour sanctionner ces agences. Rien n'a changé depuis et leur pouvoir est conservé puisque nombre de règlementation prises par la Commission européenne (et sur lesquelles on n'est pas revenu) font dépendre les réserves des banques et des assurances de la " qualité " des titres détenus (c'est-à-dire en pratique des notes attribuées par ces agences aux titres détenus par les établissements financiers). Voilà pourquoi leurs annonces sont si importantes. Aujourd'hui, en s'attaquant à la zone Euro, les agences provoquent les catastrophes qu'elles annoncent puisqu'un pays dégradé doit payer plus cher son endettement et est fragilisé. Ce sont les poissons pilotes de la spéculation. Deux mesures sont indispensables : stopper la spéculation contre la zone euro en annonçant que la BCE garantit les dettes publiques ; créer une agence de notation publique à la méthodologie transparente.

- Est-il encore possible de changer de système ?
Nous n'avons plus le choix. La globalisation financière est une impasse ; le monde ne peut vivre sous la dictature de la spéculation. Le néo-libéralisme mène l'Europe à la catastrophe. L'Euro ne peut survivre dans une situation où chaque pays devrait de battre contre ses partenaires pour être le plus compétitif possible, avoir le moins de déficit public possible, réduire au maximum ses dépenses publiques et ses impôts, cela sous la surveillance des marchés financiers. On ne peut se soumettre aux marchés financiers, qui sont les responsables de la crise. Il faut changer d'économie ! L'Europe doit s'affirmer sociale, solidaire et écologique. C'est l'objet de notre dernier ouvrage de formuler des propositions pour y parvenir.

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-MARC PETIT

Les Économistes atterrés viennent de publier « Changer d'économie » aux éditions Les liens qui libèrent, Paris.

La Voix du Nord
Partager :

Nos fiches pratiques et dossiers

Nominations
Voir toutes les nominations
  • 06 Septembre 2012

    Franck Allard

    À 51 ans, Franck Allard est nommé directeur financier de la filiale immobilière du groupe Auchan, basée dans le Nord...

    Immochan
  • 06 Septembre 2012

    Vianney Dumas

    Jusqu’alors directeur financier d’Immochan, la filiale immobilière du groupe Auchan, il est nommé à 53 ans directeur général immobilier du groupe en Chine, notamment grâce à sa bonne connaissance du marché chinois puisqu’il fut de 2001 à 2004 directeur financier d’Auchan Chine...

    Auchan Chine
  • 05 Septembre 2012

    Christophe Cappe

    Il est depuis aujourd’hui le nouveau président du directoire de la société de tête du groupe SIA, acteur majeur du logement social
    dans la région, en succession de Bernard Ranvier...

    SIA Habitat
Signaler une nomination

Nos derniers dossiers

LA VOIX DU NORD

LE JOURNAL du 10/06/2012

INTEGRALITE DE LA VOIX DU NORD EN PDF

Téléchargez l’édition de votre choix