« Les centres commerciaux ont permis l'éclosion d'un modèle à la française qui s'est exporté »
mercredi 11.11.2009, 16:53Jean-Michel Silberstein est délégué général du conseil national des centres commerciaux CNCC. Il répond à nos questions
Qu'est-ce que le CNCC?
« C'est l'organisation représentative en France des centres commerciaux. Nous représentons 700 centres commerciaux en France, 36 000 commerçants dont 10 000 franchisés. Tout ce qui est un ensemble commercial structuré, qui a plus de 20 boutiques et 5000 mètres carrés est un centre commercial. Quasiment tous les centres commerciaux français sont représentés à l'exception de quelques centres Leclerc. Nous avons à la fois parmi nos adhérents des propriétaires gestionnaires ou investisseurs (Immobilière Auchan, Carrefour, Unibail, etc), mais on a aussi des enseignes comme la Fnac, Virgin, H et M, Zara, ainsi que les associations de commerçants dans les centres commerciaux. Notre association a 26 ans et représente vraiment tous les gens qui sont les participants à la vie des centres commerciaux. Nous représentons les centres commerciaux auprès des pouvoirs publics, la profession auprès des chambres de commerce à chaque fois qu'il y a un débat qui concerne l'immobilier commercial. Nous représentons l'intérêt des centres commerciaux. Nous développons également pas mal d'outils comme des indices de performances, de fréquentation, des études »
Les centres commerciaux ont 40 ans, notre région en est l'un des berceaux avec Auchan Englos. Pourquoi les centres commerciaux sont-ils nés à cette époque, et dans notre région?
« Il y a eu un constat qui a été fait à un moment donné. La France n'était pas toute seule dans son coin, il y avait des pays qui avaient déjà une forme de distribution efficace et moderne. Il y a donc eu la conjonction entre une nouvelle attente des consommateurs qui avaient envie de consommer, avec des commerçants qui avaient envie de se développer, et la volonté d'un certain nombre de visionnaires, type Gérard Mulliez (Auchan) ou Jean-Louis Solal (Parly2, Cap 3000), pour créer une grande distribution à la française. Suivant les modèles qu'on observait à l'étranger, notamment aux USA, ils se sont dit qu'il y avait lieu de développer en France des outils qui ressemblaient à ce qu'on voyait là-bas. Dans le Nord, il y avait la notion de grande surface alimentaire qui était un élément consubstantiel dans l'esprit de Gérard Mulliez. Pour ce qui concernait la vision de Jean-Louis Solal, lui voyait plutôt des grands magasins situés de part et d'autre d'un centre commercial avec des boutiques entre les deux, plus proche du modèle américain. Il y avait donc deux visions des choses, le centre commercial à la française (type Auchan), et puis le centre commercial Parly2 avec des grands magasins. Une vision qui a évolué puisqu'on est passé à un centre commercial développé autour d'un grand magasin unique, l'hypermarché, le modèle omniprésent en France. »
En 40 ans, comment a évolué l'idée de centre commercial?
« Je vous ai cité un premier axe de développement. On a vu émerger un modèle de centre commercial à la française, qui est d'accrocher des boutiques à un hypermarché dans une galerie. Le deuxième élément est qu'on est passé initialement de 100 % d'indépendants qui occupaient les galeries marchandes, à une partie de ces indépendants se développant dans une multitude de sites et devenant des enseignes nationales, qui sont ensuite devenues quasiment majoritaires dans les centres commerciaux. En 40 ans, on a vu l'émergence d'un certain nombre d'enseignes françaises (Camaieu, Pimkie, etc) qui se sont développées avec les centres commerciaux. On voit désormais ces enseignes se développer à l'étranger. Les centres commerciaux ont eu cette vertu de permettre l'éclosion d'un modèle à la française qui s'est exporté (l'hypermarché avec la galerie marchande), et ensuite l'émergence d'enseignes nationales puissantes qui se développent également à l'étranger. On voit bien à travers ces 40 ans de centres commerciaux comment a émergé un commerce français moderne, tellement moderne qu'il est conquérant sur le marché étranger, tout comme le modèle des hypermarchés français (Carrefour en Chine, Auchan en Europe et Russie). »
Qu'est-ce que la crise a vraiment changé? Le modèle des gros hypermarchés a-t-il été remis en cause?
« Il faut d'abord nuancer la situation des hypers, lié à un changement profond d'utilisation de leurs véhicules par les consommateurs, quand le pétrole a brutalement augmenté. On dit qu'il y a le phénomène de crise, mais il y a surtout, à mon avis, un phénomène de réappropriation de l'univers commercial de proximité. Il y a des choses qu'on n'achète plus en hypermarché parce que ça nécessite de prendre son véhicule pour se déplacer, et de passer beaucoup de temps. Les gens ont moins de temps, les familles sont moins nombreuses, et il existe une proposition commerciale de proximité qui n'était pas existante il y a encore quatre ou cinq ans. Je pense aux Monoprix, Leaderprice, tous les hard discounter ou les drive où l'on vous livre en voiture (type Chronodrive). Les gens ont désormais le choix entre la proximité et l'hyper. On va peut-être aller moins souvent à l'hyper, cela aura pour conséquence un reformatage de l'hypermarché pour répondre efficacement à travers sa surface et son référencement aux nouveaux besoins des consommateurs. On n'aura peut-être plus besoin d'avoir des Caddies aussi importants qu'il y a dix ou quinze ans. Ceci dit, quand on regarde les performances économiques des hypers, on est loin de la catastrophe annoncée. C'est un concept qui reste fort. »
Carrefour et Casino ont annoncé des résultats négatifs au troisième trimestre et réduisent leur voilure. A l'inverse, Auchan continue d'investir dans de très grandes surfaces. Comment expliquer ces deux modèles opposés?
« On est sur de l'attractivité commerciale pure. Plus vous êtes puissants et plus vous attirez des gens de loin. Concernant l'exemple du Auchan Velizy2, le premier hyper de France qui vient encore de s'agrandir, c'est une zone de chalandise extrêmement profonde, avec un pouvoir d'achat important, une clientèle de bureau et résidentielle importante. Si on regarde le potentiel, il était sous-exploité à Velizy 2. Il y avait une clientèle qui en voulait davantage sur cette zone. On ne peut généraliser ailleurs. Vous allez avoir un certain nombre de grands hypers Carrefour où il n'y a aucune chance qu'ils réduisent leur taille, accrochés à des galeries marchandes puissantes, ils ont une telle attractivité que cela justifie la visite. Par contre, vous avez d'autres sites d'hypermarchés immédiatement en périphérie qui sont concurrencés par un centre ville qui devient de plus en plus puissant. Là, il va falloir réajuster la surface en fonction de l'attractivité que représente votre centre commercial par rapport au commerce de centre ville. Il y a aujourd'hui un rééquilibrage. Le commerce de centre ville s'équipe avec un certain nombre de commerces de proximité satisfaisants pour la clientèle de ville. Jadis, ils allaient en périphérie pour faire leurs achats. Aujourd'hui ils trouvent en centre ville suffisamment de propositions commerciales pour ne plus aller aussi souvent en périphérie, d'où un rééquilibrage de la surface de certains hypers. On ne peut pas généraliser. Il n'y aura pas un mouvement linéaire de réduction de surface des hypermarchés, il y a simplement des endroits qui vont mériter une augmentation de la surface, d'autres un réajustement. Chaque site devra être analysé individuellement en fonction de sa situation. »
Tous les hypermarchés ne sont pas forcément favorables à l'ouverture dominicale, pour quelle raison?
« D'abord il y a une loi, LME, qui dit que l'hypermarché ne peut ouvrir le dimanche que jusqu'à 13 h. Or, un centre commercial qui ouvre le dimanche est efficace à partir de 14 h-15 h, après le déjeuner. Si un centre commercial doit ouvrir avec un hypermarché fermé, ça peut poser un problème par rapport à la clientèle. Si je prends Velizy2 ou La Défense, voilà deux centres commerciaux puissants qui peuvent se permettre d'ouvrir sans l'hypermarché. Mais si vous avez un centre de 50 boutiques et un hyper qui fait 150 millions de chiffre d'affaires, l'ensemble ne fonctionnera que si l'hyper est ouvert. Même si l'hypermarché acceptait d'ouvrir jusqu'à 13 h, l'activité de la galerie en elle-même ne se déclencherait que l'après-midi. On ne serait pas cohérent sur les ouvertures, cela crée une vraie difficulté d'ouverture, et encore une fois il faut que la galerie soit suffisamment puissante pour se permettre d'ouvrir sans l'hyper. »
Le débat sur les centres commerciaux de périphérie qui auraient tué le commerce de centre-ville a-t-il encore lieu d'être?
« Avec les changements de comportement du au coût de l'énergie, on va de plus en plus s'orienter vers des achats de proximité, vers son pôle de prédilection. Si j'habite en périphérie, j'irai faire mes achats en périphérie, si j'habite en centre ville j'irai faire mes achats en centre ville. De plus en plus je vais me rapprocher de mon lieu naturel d'achat. Le commerce a toute sa légitimité en périphérie comme en centre ville. Pour les commerces de centre ville, il faut que les municipalités fassent le nécessaire pour qu'il soit facile et pratique d'y faire ses achats, c'est une des clés de la redynamisation des centres villes. On a beaucoup de centres commerciaux en centre ville (comme à Roubaix) qui ont apporté les grandes enseignes qui manquaient. Du coup, il n'y a plus de raison pour les gens d'aller en périphérie. Le consommateur va où c'est attractif d'aller et où c'est plus pratique d'aller. »
Quel est l'état de la consommation aujourd'hui?
« Il y a eu des arbitrages qui ont été faits par les consommateurs. Ces derniers ont ainsi été sensibles à la prime à la casse, des achats automobiles ont été anticipés ce qui a drainé une partie du disponible de la consommation. L'autre arbitrage est l'épargne de précaution. Tant que la situation de l'emploi restera tendue, des gens préféreront épargner plutôt que consommer. On avait déjà vécu cela en 1993. A l'inverse, certains commerçants profitent de la crise car ils proposent des services adaptés, d'autres n'ont pas compris les changements de comportement des consommateurs. Tout ce qui n'est pas véritablement impliquant dans les achats, c'est-à-dire les achats spontanés (textile, équipement de la personne) fonctionne encore très bien. Par contre les achats qui impliquent (qui nécessitent des sommes importantes, électroménager, ameublement, équipement de la maison) sont des achats qu'on peut reporter. Dans les périodes de crise, psychologiquement, on va préférer économiser, mettre de l'argent de côté et reporter certains achats qui impliquent davantage. C'est sur ces secteurs que l'on voit des entreprises souffrir. Avec la crise, je fais attention à ce que je fais, je n'achète pas n'importe quoi n'importe quand, sauf si l'on me fait craquer, comme dans l'automobile par exemple, où l'on me donne des raisons particulières d'acheter, ou pendant les soldes, car encore une fois on donne une raison d'acheter. »
Quelle évolution future voyez-vous pour les centres commerciaux?
« L'évolution du centre commercial peut être résumé par une formule: si je me place du côté du consommateur, donnez-moi de bonnes raisons pour aller vous visiter. Si cela doit être une contrainte, je n'irai pas. La réponse des développeurs de centres commerciaux est d'analyser les réponses pour lesquels les visiteurs acceptent de prendre leur véhicule, éventuellement de polluer, de dépenser une énergie qui coûte cher. Pour accepter de faire cela, il faut que la proposition soit vraiment attractive, agréable, pratique. Peut-être faut-il qu'il y ait des transports en commun pratiques pour y aller, peut-être faut-il qu'il y ait des loisirs, des restaurants thématiques agréables, qu'il y ait des expositions, des éléments qui permettent d'accueillir des enfants. Et pourquoi pas un endroit agréable pour que les messieurs attendent tranquillement pendant que les épouses font leurs achats? Il y a pas mal de réflexions aujourd'hui pour que la visite dans les centres commerciaux soit considérée par les visiteurs comme une expérience agréable, pratique et utile. C'est dans cette direction que les centres commerciaux doivent s'orienter. »





