SEAFRANCE LIQUIDÉE
Faillite de SeaFrance : l'ancienne direction et la CFDT peuvent-elles être tenues pour responsables ?
mercredi 25.01.2012, 05:10
Eudes Riblier, régulièrement mis en cause, refuse de s'exprimer sur la liquidation de SeaFrance.Eudes Riblier et son directoire sont-ils responsables de la chute précipitée de SeaFrance ? Gravement mis en cause, accusé d'avoir acheté la paix sociale en donnant trop de pouvoir au syndicat majoritaire CFDT, Eudes Riblier, président du directoire de SeaFrance de 2001 à 2008, reste silencieux. Son nom est pourtant apparu dans de nombreux articles de presse, cité comme l'artisan de la lente descente aux enfers de la compagnie en raison notamment d'une politique trop dispendieuse selon ses détracteurs.
Eudes Riblier a quitté SeaFrance pour des raisons de santé. Ses détracteurs indiquent néanmoins qu'il a été poussé vers la sortie. Il occupe aujourd'hui la présidence de l'École nationale supérieure maritime, une nomination en 2010 qui émanait directement du ministère de l'Écologie et du secrétariat d'État aux transports. Eudes Riblier refuse aujourd'hui d'alimenter la polémique et repousse toute demande d'interview. Son point de vue sur la liquidation de SeaFrance et ses commentaires sur les accusations dont il fait l'objet auraient pourtant été intéressants.
Il faut donc se tourner vers d'autres ex-responsables de la compagnie pour tenter de cerner les liens qui unissaient l'ancienne direction au syndicat maritime Nord CFDT, et pour comprendre quelle attitude ont adopté les dirigeants face à des comportements jugés déviants de certains salariés. Un témoin direct de cette période, qui veut garder l'anonymat, livre son analyse de la situation. « Pendant des années, la direction a cherché à établir si des vols organisés avaient lieu dans les ferries. Mais à chaque fois qu'elle a tenté de démontrer des faits délictueux, la police n'a rien trouvé. »
Au moins six plaintes pour vol auraient ainsi été déposées par SeaFrance lors de la période 2001-2008, mais aucune n'a abouti. Les doutes portaient sur les boutiques et les bars.
« SeaFrance était alors confrontée aux mêmes difficultés que n'importe quel patron de bar, poursuit l'ancien salarié, les vols étaient difficiles à établir lorsque des tickets de caisse n'étaient pas édités et que les clients payaient en liquide. Mais les histoires folles des non-retours ne tiennent pas debout, des contrôles des inventaires étaient faits régulièrement, parfois plusieurs fois par jour. » Les vols se seraient-ils intensifiés après 2008, lorsque la nouvelle direction a pris les commandes ?
Une douzaine de licenciés
En sept ans tout de même, entre 2001 et 2008, une douzaine d'employés ont été licenciés par la compagnie pour des vols avérés, des trous de caisse inexplicables ou des consignes élémentaires non respectées. Ces décisions extrêmes étaient prises en concertation avec les organisations syndicales.
Si un salarié encarté CFDT était pris la main dans le sac, « Didier Cappelle ne bronchait pas, assure un autre ex-salarié. Si on lui présentait une procédure faite dans les règles, c'était silence radio, le marin dégageait. » En revanche, si la CFDT estimait injuste une procédure, elle était capable de menacer de bloquer les ferries à quai.
Cette crainte des grèves, entraînant la perte de millions d'euros, la direction semble l'avoir subie. La puissante CFDT savait rappeler combien les employés du bord, au service général, étaient nombreux derrière elle, mais la CGT pouvait elle aussi immobiliser un ferry à quai avec seulement quelques récalcitrants dans les machines.
Pression permanente
« C'était une pression permanente, avec la capacité d'arrêter la flotte. Une pression sur fond de rivalités syndicales. » L'équilibre dans les relations sociales était dès lors fragile et le prix à payer a été, pour les anciens dirigeants, d'accorder au syndicat majoritaire non pas un droit de regard sur les embauches, mais l'opportunité de présenter des candidats. Beaucoup de candidats. À tel point que Marc Sagot, délégué de la CGT, parle d'une politique d'embauches et de promotions évoquant le fonctionnement d'une « secte mafieuse » ( lire ci-dessous).
Une secte, la CFDT, avec Didier Cappelle endossant l'habit du gourou ? « Capelle, c'est mère Teresa, commente, très sérieux, l'ancien responsable habitué aux âpres négociations avec la CFDT. Il est beaucoup trop radical parfois, notamment en refusant de s'asseoir à la même table que DFDS, ce qui ne l'engageait à rien. Il est capable de colères homériques, mais sur son honnêteté intrinsèque, je n'ai pas de doute. Sa préoccupation, c'est la défense de l'emploi. »
Eudes Riblier et Didier Cappelle ont-ils coulé la compagnie comme certains le prétendent ou faut-il simplement trouver les raisons de ce naufrage dans une succession d'erreurs stratégiques, de 1996 à 2011, dont l'apogée a été trois années de haine viscérale entre Pierre Fa et la CFDT ?

