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CROISSANCE

« Nous avons besoin d'autres repères pour construire un autre monde »

jeudi 04.06.2009, 04:47
« Nous avons besoin d'autres repères pour construire un autre monde » Pour Jean Gadrey, membre de la commission Stiglitz, la croissance n'est pas une fin en soi. PHOTO ARCHIVES CHRISTOPHE LEFEBVRE.

Non à la croissance pour la croissance ! Et si nous réfléchissions à une autre vision du progrès ? Jean Gadrey, professeur d'économie à l'université de Lille I, est l'un des membres de la commission Stiglitz, présidée par le prix Nobel d'économie, chargée de réfléchir à de nouveaux indicateurs de croissance. Propos à méditer.

- On ne s'est jamais autant interrogé sur les notions de croissance et de relance. Selon vous, quelles sont les priorités ?
« Il est vrai qu'avec la crise, une partie de l'opinion se pose plus de questions qu'avant sur le type de société que nous souhaitons, le type de progrès que l'on peut envisager. La crise rend encore plus nécessaire le recours à d'autres indicateurs. Pourquoi ? Cette crise apparaissait comme purement financière s'étendant à l'économie. On s'est aperçus assez vite qu'elle avait une forte dimension sociale, avec en arrière fond une dimension écologique.

Si on veut vraiment sortir de la crise et pas seulement replâtrer un système ancien, on a besoin d'autres repères que seulement la croissance et le produit intérieur brut. On a aussi besoin de repères en matière écologique et en matière sociale. »

- Quels indicateurs pertinents manque-t-il ?
« Nous avons besoin d'indicateurs qui servent de grands repères à de nouvelles politiques sociales et écologiques. Et vraisemblablement d'un produit intérieur brut un peu révisé. Depuis dix ans, on nous a montré la croissance américaine comme le modèle à suivre à l'échelle du monde parce qu'elle était forte. On s'aperçoit aujourd'hui que cette croissance était largement un mirage. La croissance était forte mais, pour la majorité des Américains, c'était soit la stagnation, soit le déclin, et surtout elle n'était pas soutenable sur le plan écologique.

Donc le seul indicateur de croissance du produit intérieur brut nous rendait aveugle. Et il ne constitue en aucun cas un indicateur d'alerte en cas de crise possible. Les indicateurs d'alerte sur le plan économique, ce sont les défaillances, les suppressions d'emplois, le chômage de longue durée. Sur le plan social, ce sont des indicateurs sur le niveau des inégalités. Et il faut des indicateurs d'alerte écologique. »

- Dans un monde globalisé, celui du G20 par exemple, les orientations prises vous paraissent-elles viables, pertinentes ?
« Il ne pourra aboutir à quelque chose de bien en France et en Europe que si ce message se mondialise. Nous avons besoin d'autres repères pour construire un autre monde, et là ce n'est pas le G20 qui est dans la balance, mais le "G 192", les Nations unies. Je ne suis plus du tout certain que, pour améliorer le bien-être de la quasi-majorité des gens et pour créer des emplois, on ait besoin impérativement de retrouver de la croissance, et une croissance forte.

Car un des grands gisements d'emplois du futur va se trouver dans la production durable, c'est-à-dire produire et consommer autrement, plus sobrement, autre chose. Mais pour produire en quantité des produits infiniment meilleurs pour la santé et l'environnement, avec des circuits plus courts, il faut créer plus d'emplois.

On peut envisager que la valeur ajoutée du futur progresse en qualité et en durabilité, alors qu'aujourd'hui on est encore sur un modèle où c'est la quantité qui prime. On peut envisager une croissance qualitative, une croissance de la valeur ajoutée par la progression de la durabilité des produits et des services.

Or que mesure la croissance dans nos comptes nationaux ? C'est uniquement la croissance de la quantité. Mais si on choisit une stratégie de montée en durabilité et en qualité, c'est une stratégie gagnante pour l'emploi, avec une croissance qui n'a pas lieu d'être recherchée comme fin en soi.

Profitons de cette crise terrible, qui va faire des malheurs, de la souffrance, du chômage, pour réfléchir à autre chose. Qu'on en profite pour ne pas seulement replâtrer le système, et repartir comme avant dans une nouvelle crise qui sera encore plus grave, car la crise écologique, elle, va monter. » •

> Pour en savoir plus : www.idies.org

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-MARC PETIT
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